ANASTÈME - RÉVOLUTION

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Chapitre 1 : Venus & Baltimore LUMEN

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  • 13 juillet – Venus & Baltimore Lumen

    Venus ne comprenait pas comment ils avaient fait pour les retrouver aussi vite alors qu’elle avait bien jeté ce satané portable deux jours auparavant. La colère de Baltimore la faisait encore trembler, ce qui amusait au moins Penelope qui, dans sa fièvre, n’avait guère d’occasion de se distraire.

    Ils étaient passés dans trois appartements inoccupés avant de s’installer dans celui-là, avec sa magnifique baie vitrée qui donnait sur une terrasse spacieuse. Comme leur avait enseigné Balty, les seules lumières qu’ils pouvaient utiliser étaient celles des pièces les plus reculées, afin de ne pas éveiller de soupçon sur son occupation illégale. Ils s’étaient enfermés chacun leur tour dans les toilettes et avaient pris une douche – Penny avait eu l’assistance de Venus car elle tenait à peine debout et s’épuisait rapidement. La vue de ses côtes bleuies des suites de leur accident l’avait alarmée. Ses connaissances médicales très faibles ne lui permettaient pas de mesurer ce qu’elle risquait et cette ignorance la paralysait. Baltimore avait administré des antidouleurs d’adulte et depuis Penny somnolait mais ne se plaignait plus.

    L’appartement était situé tout en haut d’une de ces tours modernes, nid confortable et secret que ses richissimes propriétaires investissaient seulement pour les fêtes. Là, en plein été, il n’y avait aucun risque qu’ils ne débarquent. Ils devaient être trop occupés à se prélasser sur la partie privatisée de l’une des plages infinies de Floride.

    De la terrasse, les milliers de fenêtres éclairées sur les façades sombres des immeubles d’habitation formaient des mosaïques incomplètes de lumière. La ville récupérait d’une journée chaude, et climatiseurs et douches devaient faire s’emballer les compteurs électriques. A la hauteur de l’appartement occupé par Venus, Baltimore et Penelope, le son arrivait diffus, étouffé, et le roulement sourd de la circulation donnait l’impression d’une sérénité inespérée.

    Impression que les petits yeux rouge et bleu d’un drone venaient de briser.

    A l’affut, Baltimore l’avait vite repéré et avait sonné l’alarme.

    Le drone était descendu du ciel noir et planait comme un rapace menaçant à la hauteur des toits. Il ressemblait à une raie Manta anthracite avec ses ailes furtives et les bosses de son fuselage qui dissimulaient capteurs ou missiles. Ses propulseurs étaient enchâssés autour de petits clapets d’orientation qui permettaient le vol stationnaire. Il devait certainement scanner les étages vides à la recherche de mouvements ou de signatures thermiques.

    Baltimore imaginait très bien ses pilotes dans leur petite cabine climatisée avec leurs casques aveugles d’où sortaient des câbles gris, leurs corps fondus dans leurs fauteuils high-tech et leurs mains accrochées à leurs joysticks bardés de boutons. Avaient-ils repéré quelque chose malgré les précautions qu'ils avaient prises ? Le danger était beaucoup trop proche au goût de Baltimore. Son sang bouillait de rage contre ces machines qui ne se fatiguaient jamais et les traquaient sans relâche.

    Il s’allongea à côté de Venus, assise en tailleur, et de Pénélope endormie sur le front de laquelle un gant froid et humide était posé. Dans la pénombre, Vénus ne voyait que la forme du visage de son frère avec sur son crâne les pics pétrifiés par le gel qu’en d’autres circonstances elle aurait moqués.

    Baltimore lui exposa la situation d’une voix égale. Il demanda qu’elle continue de veilleur sur Penelope. Que sous aucun prétexte, elles ne bougent même si elles entendaient quelque chose. Sa sœur voulut lui crier de ne pas y aller, de rester, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge. Au lieu de quoi, elle inclina la tête en signe d’obéissance et assura le maintien du coussin sous la tête de Pénélope. Elle bloqua sa respiration quand elle sentit les vibrations émises par le drone parcourir le sol, péril imminent et inéluctable. Elle regarda alors la silhouette de Baltimore se faufiler vers la baie vitrée en se cachant derrière le luxueux mobilier.

    Baltimore ferma la fermeture éclair de sa combinaison noire réfrigérante et ajusta son masque teinté sur ses yeux. Il s’assura que les lanceurs à ses poignets étaient bien accrochés, ses poches remplies de leurs charges. Puis il prit sa respiration et au moment où le drone effectuait un demi-tour, ouvrit en grand la porte vitrée de la baie et s’élança.

    Il avait parfaitement conscience que le drone avait une capacité de réaction nettement supérieure à lui, mais il savait aussi que ses pilotes étaient des humains loin d’être familiers avec l’agilité et la malignité d’un enfant d’Anastème. Le vent moyen venait de l’est, c’est-à-dire qu’il caressait de biais la façade d’où il avait surgi. Son corps intégra naturellement cette donnée. Il tira son premier leurre au dessus de l’appartement.

    Une forme humanoïde phosphorescente se dessina sur le mur de verre et le nez du drone se redressa aussitôt, ses sens électroniques en alerte. Baltimore entendit très nettement le déclenchement d’un armement dont il redoutait de connaître la nature.

    Le drone ne tira pas tout de suite. Il se maintint quelques longues secondes devant la forme, temps que Baltimore mit à profit pour se glisser à un mètre sous la masse oblongue de l’engin. Deux billes jaillirent de chacun de ses poignets et éclatèrent avec une belle synchronisation sur les capteurs du drone. Sans attendre la riposte, Baltimore fila à couvert derrière un des angles de l’immeuble. Bien lui en prit : il entendit dans son dos la décharge électrique qui frappa son leurre dans un craquement lugubre. Soudain aveuglé, l’appareil tourna ensuite sur lui-même et Baltimore retint à grande peine la sauvage envie de l’attaquer de manière frontale.

    La colère et le désir de vengeance pouvaient le rendre imprudent, mais ce fut une autre nécessité, plus vitale, qui l’obligea à bouger.

    Venus flottait devant la baie et venait de hurler son nom. La décharge l’avait terrifiée au point qu’elle avait oublié toute prudence et s’était précipitée au dehors. Le drone la repéra aussitôt grâce à ses autres capteurs et se tourna vers elle.

    Baltimore cria un « Non ! » de rage et envoya une fléchette explosive dans la queue du drone. L’explosion le souleva dans un fracas. Privé de cible, le rayon électrique destiné à Venus alla se perdre dans le vide. Celle-ci s’était déjà recroquevillée sur elle-même, cible offerte et consentante.

    Elle vit alors son frère foncer vers le drone, les jambes croisées, les bras tendus en arrière. Tout son corps était prêt à frapper. Il hurla un cri de guerre. La pointe d’acier qui prolongeait son poing s’enfonça dans la carapace de métal de la machine. Le système d’auto-défense s’enclencha aussitôt et Baltimore reçut une décharge de plusieurs milliers de volts qui l’assommèrent aussitôt. Heureusement, les microbilles corrosives contenues dans sa pointe eurent le temps de se propager via la petite plaie causée par son attaque et entamèrent la liquéfaction de l’intérieur du drone.

    La machine resta immobile quelques instants puis tressauta sous l’effet de l’acide surpuissant qui ravageait ses entrailles. Baltimore aurait adoré assister au spectacle d’un drone agonisant mais au lieu de ça, les muscles tétanisés, le corps raide et l’esprit en lambeaux, il bascula en arrière, tout pouvoir éteint, et chuta.

    Sans hésitation Venus plongea à la suite de son frère.

    Son vol d’ordinaire mal assuré fut cette fois fluide et rapide. Sa maîtrise ne faisait désormais qu’un avec sa détermination. Elle attrapa Baltimore par la taille dans une prise virile. La soudaine surcharge les entraîna tous deux dangereusement vers le sol. Sa force intérieure crût et feula dans son ventre comme un moteur en surcharge mais teint bon et freina sensiblement la chute. Son frère glissait entre ses bras à cause de sa prise approximative. D’une torsion acrobatique qui lui vrilla les reins elle l’épaula comme un énorme sac. Le mouvement les rabattit alors contre toute attente vers la façade de l’immeuble.

    Ils atterrirent avec lourdeur sur les fauteuils en tissu d’une terrasse et rebondirent dans un boum sourd contre la porte vitrée de l’appartement en tout point identique à celui qu’ils squattaient plusieurs dizaines de mètres plus haut. Derrière la vitre, les résidents sursautèrent et se précipitèrent. Ils crièrent quelque chose que Venus ne comprit pas. Elle était empêtrée sous une toile déchirée avec son frère inconscient avachi sur elle et les sons lui parvenaient étouffés.

    Le sifflement du drone qui les suivait dans leur chute agit sur ses poils comme un courant électrique. Elle vit les flammes qui s’échappaient du dos de la machine se refléter dans la baie vitrée de l’appartement.

    Venus souffla un « Merde » que ses parents auraient désapprouvé et serra les poings.

     **** 

    Au lieu de s’arrêter, le drone poursuivit sa chute lamentable et Venus souffla, prise d’un soulagement qui n’effaça cependant ni sa peur, ni sa vigilance. Son pouvoir vibrionnait dans son ventre et lui faisait mal, et elle chercha à se dégager du corps de Baltimore qui était désagréablement brûlant. Elle n’entendit pas le glissement de la porte fenêtre.

    -          Attendez, je vais vous aider, fit une voix d’homme d’un ton très précautionneux. Venus saisit son intention davantage que ses paroles.

    L’homme portait des lunettes et avait une petite surcharge pondérale. Il grogna et émit un petit cri de surprise au toucher de la combinaison de Baltimore. Une femme, son épouse sans doute, tendait ses mains vers Venus mais n’osait pas les poser sur elle.

    -          Mademoiselle, ça va ? Demanda-elle plusieurs fois, comme pour se rassurer et non attendre une quelconque réponse.

    Une fois dégagée de son frère, Venus essaya de se mettre debout mais ses jambes se dérobèrent. La pression dans sa tête s’atténua. Elle s’affaissa avec lenteur et la femme cette fois la saisit sous les aisselles pour la retenir.

    -          Attention, doucement, je vous tiens !

    L’homme avait assis Baltimore inconscient. Il s’était assuré qu’il était vivant, respirait sous son masque. Il regarda avec une curiosité mêlée de stupeur sa combinaison. Il n’avait pas encore remarqué la pointe qui sortait par-dessus son poing posé le long de son corps.

    Il huma l’air en fronçant les sourcils tourna la tête de gauche et de droite et, ne s’adressant à personne en particulier, s’écria : 

    -          Mais qu’est-ce qui vient de se passer ici ?

    -          Nous devrions appeler le 911, lui suggéra sa femme en haussant la voix.

    -          Non… gémit Venus. Ca va aller, je…

    La femme secoua la tête devant l’évidence que ça n’allait pas du tout, bien au contraire.

    Soudain, l’audition claire, revigorée par la conscience qu’il fallait qu’ils s’échappent de toute urgence de cette situation, Venus se redressa. Les jambes plus assurées elle fit face aux deux personnes qui semblaient animées d’un réel désir de les aider. Leur attitude pouvait cependant être contre-productive. Ils n’allaient pas tarder à poser les mauvaises questions. Venus sur le qui-vive cherchait à s’inspirer du bagout de son frère. La panique la stimulait plus qu’elle ne la paralysait et une idée lui traversa l’esprit.

     -          Nous tournions une vidéo, là-haut, comme Tom Cruise dans son film, justifia-t-elle d’un ton qui sonnait tellement faux qu'elle s’en mordit la joue et fit une grimace.

     La même incrédulité passa dans les deux regards de l’homme et de la femme.

    Une déflagration les fit alors sursauter tous les trois. Le drone venait de rendre l’âme quelques étages plus bas et le parfum âcre de composants électroniques à plusieurs centaines de milliers de dollars remonta jusqu’à eux en volutes noires et paresseuses. Des cris parvenaient à présent des autres terrasses. Les immeubles voisins allaient aussi sans doute les imiter sous peu. L'homme et la femme n'aimaient pas voir leur confort et leur sentiment de sécurité malmené ainsi.

    Venus essaya d’en profiter. Elle mit la main sur sa bouche et s’écria, avec une conviction mieux maîtrisée : 

    -          Oh non, le drone de mon frère avec la caméra, il va être furieux !

    L’homme jetait un œil par-dessus le bord de sa terrasse. Le spectacle de la carcasse noire enflammée l’impressionna et donna du crédit à la réaction de Venus. Elle surenchérit :

    -          Je dois rassurer l’équipe là-haut, donnez-moi votre téléphone s’il vous plait. Ils ont dû déjà appeler le 911.

    -          Vous devriez vous assoir et nous laisser appeler plutôt, tenta la femme.

    -          S’il vous plait ! Insista Venus à la limite de la lamentation. Elle était dans son rôle.

    Elle enclencha la tonalité du téléphone que lui tendit la femme et tapa le premier numéro qui lui vint à l’esprit, celui de son amie Jean. Elle eut son répondeur et pendant que le message déroulait, elle se mit à parler très vite. Elle rassura son interlocuteur fantôme, s’exclama avec un excès de dramatisation, trouva même l’argument définitif « mais bien sûr que je sais que les câbles ont lâché avec le drone ! » qui acheva de convaincre contre tout attente l’homme et la femme qui l’observaient.

    Elle finit par promettre de monter avec Baltimore rejoindre l’équipe avec les secours qui les attendaient. Non, il était inutile qu’ils descendissent. Et tandis qu’elle achevait sa discussion, elle fit signe à l’homme et la femme de tirer le corps de son frère vers la porte, en direction de l’ascenseur. Après s’être consultés à voix basse, ils obtempérèrent. Leur désir de  tranquillité et leur égoïsme avaient été les plus forts. C'était inespéré et Venus ne voulut pas rompre le charme. S'échapper, ils devaient par tous les moyens s'échapper.

    Alors qu’il soufflait en tirant Baltimore, l’homme aperçut enfin la pointe d’acier sur son bras. Il accéléra le pas sans faire de commentaire, de plus en plus mal à l’aise. Sa femme se tenait devant leur porte donnant sur le couloir. Elle ne cachait pas son soulagement d’être débarrassé du souci que représentaient Venus et Baltimore.

    Des voisins passèrent la tête et Venus leur lança avec une effronterie qui la surprit elle-même :

    -          C’est pour un tournage !

    Baltimore fut assis contre la paroi de l'ascenseur, comme s'il cuvait. Alors que la porte sur refermait sur Venus, elle lança à l'homme qui leva une main levée toute molle :

    -         Vraiment merci ! Et nous vous rembourserons pour votre terrasse !

    ****

     La suite ? Par ici : CHAPITRE 2