Pierre Béhel, écrivain

Pierre Béhel, écrivain

Page vérifiée Created at January 31, 2018 Contact

  • Je vous annonce la publication de "Les derniers seront les premiers", mon nouveau recueil de nouvelles fantastiques, des uchronies où les perdants de l'histoire ont gagné suite à un changement hasardeux d'un détail.
    http://www.pierrebehel.com/les-derniers-seront-les-premiers/
    Une annexe explique chaque contexte historique et le détail qui a été changé.

    La livraison sur Amazon ne coûtant que 1 centime, je vous recommande cette version pour ceux qui souhaitent acquérir une version papier. Les versions Kindle et Kobo coûtent 1 euro.

Woody Alien

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  • Nouvelle issue du recueil Les Autres.


    « Je ne comprends pas vraiment le rejet dont je fais l’objet alors que je fais tout pour m’intégrer. »
    Le docteur Simon Friend n’était pas à l’aise. Il comprenait bien pourquoi le patient allongé dans son divan provoquait une telle réaction de rejet. Il le comprenait d’autant mieux qu’il ressentait une profonde répulsion pour cet individu. Ce n’était pas déontologique. Il devait se raisonner. Un patient est un patient.
    Comment l’aider ? Lui dire la vérité ? Cela pouvait être autant salutaire que destructeur. Avec douceur, peut-être… Et le mucus qui dégoulinait de la gueule béante sur le tapis n’était pas là pour simplifier les choses.
    « Il faut que vous compreniez que tout être humain a un rejet naturel de ce qui lui est étranger, de ce qui est différent. »
    « Mais pourquoi rejeter la différence alors que d’elle naît un réel enrichissement mutuel ? »
    « Vous avez raison, bien sûr, mais vous exprimez un raisonnement logique s’adressant aux centres nerveux intellectuels supérieurs. Le rejet est un phénomène naturel bien plus profond, issu de l’inconscient, des strates les plus profondes du psychisme. »
    « Ne pouvez-vous donc pas contrôler ces tendances malsaines ? »
    « Dans une certaine mesure, bien sûr que si. Mais la tendance sera toujours là. En tant que thérapeute, mon devoir est de vous aider à vivre avec la réalité, à vous en accommoder et à savoir trouver votre place dans notre société. Nul ne peut changer le monde ou les caractéristiques fondamentales des psychismes des autres. »
    « Oui, je comprends ce que vous voulez dire. Le monde idéal n’existe pas, n’est ce pas ? »
    « Complètement exact. »
    Simon Friend se sentit soulagé. Son patient semblait bien réagir. Avec un peu de chance, il pourrait s’en débarrasser. Il allait falloir qu’il trouve une façon hypocrite de faire comprendre à son confrère Ernest Lejeune qu’il aurait pu garder son étrange patient. Depuis leur conversation téléphonique où ce patient avait fait l’objet d’une véritable transaction, il n’avait plus eu de nouvelle de ce confrère et ami. En particulier, Ernest Lejeune avait été absent au dernier dîner des Anciens de la Faculté de Psychologie.
    Certes, Simon Friend avait obtenu de son confrère que celui-ci reprenne une cliente difficile, une fan de la première heure du chanteur australien Bill Posters. Mais, d’un autre côté, une fan de Bill Posters ne pose pas ses six pattes griffues sur le cuir du divan. Difficile de dire qui avait gagné dans la transaction entre thérapeutes. Mais Simon Friend commençait à espérer que c’était lui.
    A plusieurs reprises, la gueule intérieure du patient allongé avait commencé à sortir d’entre les mâchoires externes avant de se rétracter. Le patient hésitait à parler. L’une de ses pattes avait également caressé avec douceur la longue protubérance post-cranienne. Un signe de réflexion, sans doute.
    Les petits yeux sombres profondément enfoncés au dessus de la mâchoire externe supérieure, de part et d’autre des orifices respiratoires, se tournèrent vers le thérapeute. De fait, c’est toute l’étrange tête qui se tourna car les yeux semblaient être incapables de le faire. Ils ne disposaient pas non plus de paupières.
    « Je vous remercie, docteur. Je pense que je progresse. Vous êtes mon dixième psychanalyste depuis mon arrivée sur cette planète et je crois que, pour la première fois, je vais mieux dès la première séance. »
    Sacrebleu. Simon Friend appréciait habituellement qu’un patient lui dise à quel point il était un excellent thérapeute. Mais, en l’occurrence, il aurait préféré que celui-ci ne se sente pas à l’aise en sa compagnie et cherche un onzième psychanalyste au plus tôt. Vite, une hypocrisie.
    « Je suis heureux que vous vous sentiez mieux, cher monsieur. »
    « En fait, il vaut mieux dire madame, docteur, si j’ai bien compris les subtilités de votre langage. »
    « Oh, excusez-moi. »
    « Ce n’est rien. »
    La créature fut debout si rapidement que Simon Friend en fut surpris. Les pattes arrières s’étaient repliées vers le thorax puis le patient s’était déplié vivement, les pattes touchant alors le sol avant que le reste du corps ne se redresse dans la foulée en profitant de l’élan. Il fallait aussi admettre qu’il ne s’agissait pas d’un patient mais d’une patiente.
    Il est vrai que la gracieuse rotation opérée en n’enfonçant que très modérément les griffes de ses pattes dans le plancher dénotait une certaine féminité. La patiente se tourna donc vers le thérapeute en se penchant pour que ce qui lui tenait lieu de visage fut à la hauteur des yeux de l’humain. Au delà de la politesse, cela répondait à un problème purement pratique : un corps de près de trois mètres de haut ne pouvait pas entrer totalement déplié et debout dans une pièce où le plafond se situait à moins de deux mètres cinquante du sol.
    Le mucus, qui semblait jouer un rôle essentiel dans le bon coulissage de la gueule intérieure entre les mâchoires externes, dégoulinait sur le pantalon du psychanalyste. Simon Friend se força à ne pas bouger et à conserver une expression neutre. Après tout, ce n’était pas pire que ce patient qui lui vomissait sur la chemise à chaque séance. Sauf l’odeur, peut-être.
    La gueule intérieure s’avança et la patiente reprit la parole avec douceur tout en fouillant dans un replis de peau de son abdomen, une sorte de poche marsupiale.
    « Je suis heureuse d’avoir fait votre connaissance, docteur. »
    « Tout le plaisir fut pour moi, madame. »
    La créature sortit de sa poche un porte-monnaie d’un style désuet. Elle l’ouvrit avec douceur en faisant jouer deux de ses griffes de sa patte antérieure gauche puis saisit à l’intérieur les billets de banque pour régler le thérapeute. D’une patte, elle lui tendit l’argent tandis qu’une autre rangeait le porte-monnaie dans la poche d’où il venait.
    « Merci » répondit sobrement Simon Friend.
    La patiente fit une nouvelle rotation et commença à se diriger vers la porte. Elle aperçut alors le paquet qu’elle avait déposé en entrant.
    « Oh, j’allais oublier, docteur. Je tenais à vous remercier autrement qu’avec de l’argent. »
    Elle se saisit du paquet, l’ouvrit avec précautions et en retira quelque chose d’ovoïde qu’elle déposa sur le tapis. L’objet mesurait une cinquantaine de centimètres de hauteur et semblait être couvert d’une sorte de cuir très proche, tant par la couleur que par la texture, de la peau de la créature. De plus, la chose était animée d’une pulsation régulière. Enfin, elle comportait à son sommet comme un orifice fermé d’où suintait un mucus très semblable à celui dégoulinant entre les mâchoires de la patiente. Simon Friend s’abstint de toute remarque même s’il se demandait quelles injures allait encore subir son pauvre tapis.
    « Mais que dois-je faire de cela ? »
    « Ne vous inquiétez pas : il saura quoi faire tout seul. »

    Sans plus de commentaire, la créature ouvrit avec délicatesse la porte et sortit. La patiente avançait rapidement sur ses puissantes pattes postérieures, à peine gênée par la nécessité de se plier pratiquement eu deux pour circuler dans des couloirs destinés aux humains. La secrétaire médicale la salua avec politesse malgré un sourire crispé.
    Simon Friend regarda par la fenêtre la créature monter dans une sorte de véhicule qui occupait la plus grande partie de la pelouse. Elle prit place dans une sphère dont elle avait commandé l’ouverture d’une manière inconnue. Une fois la patiente repliée dans la sphère, celle-ci se referma. La sphère en elle-même était bien petite mais ne constituait que le centre du véhicule. De part et d’autre étaient fixés de grandes ailes courbes et épaisses d’environ le tiers du diamètre de la sphère.
    Sans un bruit, le véhicule s’éleva dans les airs. Aucun moyen de propulsion apparent ne s’était pourtant mis en route. Le seul signe que quelque chose devait se passer, malgré tout, était la teinte de l’herbe qui tourna assez vite au jaune.
    Dès que le véhicule se fut élevé lentement à une vingtaine de mètres d’altitude, il s’illumina brutalement et atteint presque instantanément une vitesse prodigieuse. En quelques secondes, le vaisseau avait disparu dans le ciel.
    Simon Friend se pinça. Il eut mal. Il ne rêvait donc pas. Et il sentait son pantalon humide du mucus malodorant. Il se retourna vers l’intérieur de son cabinet et aperçut alors la chose posée sur le tapis.

    La chose était toujours animée d’une pulsation au rythme de laquelle s’échappait un peu de mucus par le sphincter supérieur. Simon Friend vint examiner de plus près la chose. La dernière chose qu’il vit fut la brutale ouverture du sphincter. Ce qui jaillit de l’oeuf fut trop vif pour que le psychanalyste en ait conscience assez rapidement.

    Dans son vaisseau s’éloignant de la Terre, la créature songeait tristement. Il allait être compliqué d’envahir cette planète sans provoquer une réaction de rejet de la part de la population humaine. Tous les psychanalystes qu’elle avait consultés avaient tenu à peu près le même discours.
    Pourtant, il fallait bien pouvoir approcher suffisamment les humains pour les inciter à s’offrir aux œufs. Certes, on pouvait compter sur la curiosité des humains qui ne pouvaient pas s’empêcher de regarder au dessus de l’ouverture des œufs. Mais il ne serait pas toujours aussi simple de remettre un œuf à un humain seul dans une pièce. Et faire la tournée de tous les psychanalystes de la planète risquait de prendre du temps. Sans compter que, à la fin, la disparition progressive de cette catégorie de population allait bien finir par éveiller des soupçons.
    Et puis, autre chose gênait la créature. Elle ne voulait pas la mort de tous les psychanalystes. Du moins pas tout de suite. Elle devait d’abord comprendre comment convaincre Steve Gournay de l’aimer. Depuis que cet humain l’avait croisée, la créature en était follement amoureuse.
    Mais cet amour à sens unique semblait impossible. Elle devrait peut-être lui offrir un œuf à lui aussi avant de se forcer à l’oublier. Ce serait plus sage.

Monsieur le Maréchal

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Douze mois : Janvier

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  • Extrait de Douze Mois.


    Janvier


    Il faisait bon. Il faisait même chaud. Presque trop chaud. Elle se réveillait doucement. Il était temps de se lever, de sortir du lit. Elle commença à remuer, à se détendre les membres en douceur. Doucement. Doucement. Ne pas trop bouger.

    A côté d'elle, il dormait encore. Elle ne voulait pas le réveiller. Pas encore. Il fallait lui laisser le temps d'achever son sommeil. Elle le voulait en pleine forme. C'est ainsi dont elle voulait en profiter. En pleine forme.
    Elle sourit. Elle se rappela ce qu'ils avaient fait. Cela avait été si bon. Du moins pour elle. Lui aussi avait semblé apprécier. C'est toujours ainsi que toute vie commence, toute nouvelle vie aussi. Si la vie de chacun était toujours à l'image de son initiation, elle ne serait que joie, bonheur, caresses, chaleur humide, mots doux. Mais ce n'était pas le cas, bien sûr.
    Malgré l'envie qui l'étreignait, elle résista. Elle ne le caressa pas. Elle ne voulait pas le déranger, le réveiller. Il fallait qu'il continue de dormir. Tout son saoul. Un bon sommeil réparateur.
    Un sommeil de bébé ? Non, c'était absurde. Elle sourit à cette évocation. Un bébé se réveille sans arrêt, pleure, mange, boit, pisse, chie. Il faut sans cesse s'occuper de lui.
    Là, ils étaient tous les deux côte à côte, dans la douce chaleur que chacun offrait à l'autre. La nuit avait été reposante. Ils avaient bien dormi, sans interruption, sans mauvais rêve. Ils étaient si bien.

    La femme continua de se détendre. Elle déplia au maximum son pied gauche. Un petit craquement. Puis le pied droit. Même chose. Ses mains s'aventurèrent sur ses cuisses. Elle était bien entière, inutile de vérifier. Son corps à la peau lisse était bien entretenu. Ses cuisses étaient fermes, lisses, chaudes.
    Ses mains s'aventurèrent l'une à la rencontre de l'autre. La femme s'était allongée sur le dos pour bien se détendre, se préparer à la sortie du lit. Il le fallait mais elle n'en avait pas encore envie.
    Les doigts effleurèrent ce qui, la veille, avait connu bien plus d'aventures. Ils intensifièrent leur pression tout en accentuant leurs caresses. La femme sourit davantage. Cela lui rappelait ce qu'elle avait fait avec l'homme qui partageait le lit où elle se trouvait. Oui, c'était bon. Mais il ne fallait pas abuser. Elle sentait la pression de la vessie derrière le pubis.
    Pas de doute. Il fallait bien se lever.
    En faisant attention de ne pas trop faire de bruit, elle soupira. Ses mains soulevèrent doucement la couette, juste de son côté, en essayant qu'elle ne bouge pas d'un millimètre dans l'autre moitié du lit. Elle ne découvrit pas son corps entier mais juste une épaule, le haut de la poitrine.
    Une première jambe s'aventura vers l'extérieur du lit. Elle s'était glissée par dessous la couette. Sans la bouger plus qu'une petite ondulation, moins qu'une vague. Le premier pied se posa sur le sol. Ce n'était pas froid. Moins chaud que le lit, bien sûr, plus rêche aussi, mais ce n'était pas froid. Les doigts de pied remuèrent sur le tapis pour vérifier qu'ils étaient bien tous là.
    Après, tout alla très vite. La femme parvint à s'extraire presque à l'horizontal. Elle remua à peine la couette. L'homme ne s'aperçut de rien. Il ne bougea pas.
    Ce n'est que lorsque les deux pieds furent sur le sol, le corps presque à l'air libre, une seule fesse (ou plutôt un morceau d'une seule fesse) reposant encore sur le matelas qu'elle se décida à se redresser. La gravitation n'eut pas le temps de la faire chuter. Elle fut debout en un clin d'oeil.

    L'air de la chambre était moins chaud que le lit. Les fenêtres étaient occultées par les lourds rideaux de velours. Il faisait sombre mais pas totalement nuit. Les rideaux n'empêchaient pas parfaitement la lumière d'entrer. Il restait quelques raies de lumière sur les côtés. Assez pour que la pièce ne soit pas complètement dans l'obscurité absolue. Assez pour que des yeux habitués à la nuit puissent voir des ombres.

    La femme regarda le lit. La couette le recouvrait de nouveau sur toute la largeur. La gravitation avait réussi sur elle, cette pauvre chose qui ne connaissait pas le bonheur de la vie autrement qu'en abritant des amants enlacés. L'homme respirait doucement. Il était calme, endormi. Si on excepte la poitrine qui se levait et s'abaissait, il était immobile, étendu sur le flanc. Il regardait de l'autre côté.
    D'instinct, une main vint se poser sur le pubis de la femme, les doigts s'agitant juste en dessous. Elle était nue et pensait à eux deux, ensemble, accolés, agités. Un soupir presque silencieux. La main s'éloigna. La femme fit demi-tour.
    La main coupable vint se poser sur la poignée de la porte. Le mécanisme joua doucement. Il ne fallait pas faire de bruit. La porte s'ouvrit, laissa passer la femme puis se referma en silence.

    Les pieds sentirent la dureté du bois. Le couloir était couvert d'un plancher verni. C'était moins confortable qu'un tapis. Mais c'était agréable tout de même. La femme avança de quelques pas. Elle aimait marcher ainsi, nue de la tête aux pieds, sentant l'air comme le sol au contact direct de sa peau.
    La maison était bien chauffée. La femme n'avait pas froid. Le petit frisson qui la parcourut n'était là que parce qu'elle avait quitté le lit, la chaleur tropicale du lit.

    Elle regarda au bout du couloir. La porte-fenêtre était fermée. Le volet aussi. Mais la lumière passait au travers des fentes du volet. Une lumière blanche, éblouissante.
    Comme un papillon de nuit, la femme s'approcha de la lumière. A pas de loups, les pieds se posant délicatement sur le bois du parquet. Pas une lame ne craqua. Le plancher était neuf ou presque, récent en tous cas.

    La femme se dirigea vers la porte-fenêtre. Elle posa une main sur la poignée. Elle hésita un instant. Il faisait si bon, elle était si bien. La maison était si bien chauffée. Une douce chaleur où l'on se sent bien.
    Enfin, elle actionna le mécanisme. Elle tira les pans vers elle. Il fallait faire vite car un air glacé pouvait annuler les meilleures résolutions.
    Après avoir retiré le crochet de son anneau, elle poussa les volets. Elle passa la tête par l'ouverture. Dehors, il faisait froid, si froid. L'air glacé pénétrait par toute la hauteur de la porte-fenêtre, piquant le sexe chaud autant que les doigts de pieds ou le bout du nez.
    Par réflexe, elle avait fermé les yeux. Elle s'obligea à les rouvrir. Le monde s'offrait à elle. Là, dehors. Il fallait sortir. Maintenant. Elle aspira une immense goulée d'air glacé par la bouche. Ses poumons se dilatèrent. Elle eut mal dans la poitrine car l'air était froid.
    Elle appuya les épaules sur les volets et poussa, poussa, poussa... C'était dur. Les charnières manquaient d'huile. Un léger grincement retentit. Et puis, tout d'un coup, la femme se retrouva dehors.
    Entraînée par son élan, la femme fit plusieurs pas dehors. Ses pieds nus laissèrent des traces dans la neige fraîche qui couvrait la terrasse.
    La maison si chaude était isolée. Il n'y avait pas de voisin. La femme était nue, debout sur la terrasse, les pieds dans la neige, et n'avait à craindre aucun voyeur.
    Devant elle s'étendait le monde immense. Il était couvert de son manteau blanc. Le soleil s'y réfléchissait au point que la lumière était douloureuse. Il n'y avait aucun nuage pour gâcher l'azur infini.

    La journée allait être magnifique. Car la vie était magnifique.


    Il reste onze mois à découvrir dans Douze Mois.


Le Châtiment d’Atlas

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  • Nouvelle issue du recueil Les Autres.

    Châtié par Zeus, Atlas, vaincu, portait la Terre. Mais Zeus ne s’intéressait plus à lui depuis bien longtemps. Il n’était même pas certain que Zeus continuât d’exister. Dès lors, Atlas pourrait bien cesser d’exécuter sa peine tant elle le fatiguait.
    Mais il fallut du temps pour que les différents éléments du raisonnement s’assemble dans les replis brumeux de ce qui servait de cervelle au titan. Enfin, un matin, Atlas se gratta le front et vit qu’il pouvait lâcher la Terre. Le geste dût stimuler l’afflux d’énergie dans les titanesques arcanes cérébrales.
    Alors le titan lâcha pour de bon la Terre et bondit de joie sur le plancher des étoiles. Sans que le mouvement de la Terre ne soit le moins du monde modifié par cette nouvelle situation cosmique, la planète poursuivit, impassible, sa course sur son orbite. Et elle renversa Atlas qui bondissait devant elle.
    Zeus regarda le titan expirer. Retiré des affaires depuis bien des siècles, il goûtait une retraite méritée, s’abreuvant à la Grande Tâche Rouge. Le dieu soupira en haussant les épaules : « quand je disais que ce crétin finirait par se tuer si on ne l’obligeait pas à rester à une place définie… »

    John Greyford reposa « Atlas Shrugged », d’Ayn Rand, sur son bureau. Il en caressa la couverture de cuir, celle d’une édition spéciale qui servait de signe de ralliement à un groupe qu’il avait rejoint depuis une petite année. L’ouvrage était devenu un livre de chevet puis un véritable compagnon. Il ne s’en séparait plus. Il en lisait régulièrement des passages.
    Il se retourna en faisant pivoter son siège. Il put ainsi à loisir (...)

    Suite sur le site de Pierre Béhel (accès gratuit)
  • Cette nouvelle complète le recueil Carcer et autres libérations dont le thème général est l’enfermement. Un roman est dérivé de cette nouvelle, sous le même titre, paru en mai 2018.

    Les mouettes

    Carole respira un grand coup. L’air iodé chargé de quelques embruns lui gonfla les poumons. Elle regarda en bas des falaises et, par réflexe, s’éloigna de quelques pas. Réalisant à quel point ce réflexe était, dans sa situation, imbécile, elle sourit.
    Elle ne riait plus depuis longtemps, tout au plus souriait-elle. Alors, elle sourit.

    Sa destination n’était plus très loin, un peu à l’écart du village où elle avait passé la nuit dernière, en débarquant de l’autocar. Elle avait dormi tard, épuisée, même si les mouettes criaient depuis le petit matin. S’endormir avait été difficile, il est vrai.
    Venir jusqu’ici était long et compliqué, avec de nombreux changements dans les transports en commun, même si ce n’était pas particulièrement coûteux. Il était interdit de venir en véhicule personnel dans l’établissement où elle se rendait.
    La difficulté pour venir était voulue. L’éloignement de toute habitation une exigence des populations environnantes. C’était partout pareil là où l’on installait ce genre d’établissements.

    Carole ne portait pas de bagages, c’était inutile en plus d’être interdit. Elle ne disposait que de son petit sac, avec ses papiers, les documents requis et diverses babioles nécessaires au voyage.
    Elle s’était forcée à avaler un croissant et un café ce matin. Mais elle en avait eu une sorte de nausée. Autant pour réfléchir une dernière fois à ce qu’elle faisait que pour tenter de chasser cette nausée, elle avait choisi de faire la grande promenade. Elle avait rendez-vous à quatorze heures mais ne comptait pas manger d’ici là.

    Suite de la nouvelle (accès gratuit)